Histoire d'un Festival

Épisode 13 : Petite musique de Grange

Meslay est un écrin pour le piano et le lieu idéal pour apprécier la musique de chambre. Dès 1965, on y entend le quatuor Borodine, jamais sorti d’URSS et qui dans une configuration renouvelée, accompagnera Richter lors de son dernier concert à la Grange, en 1994. Les meilleurs trios, quatuors, quintettes classiques se produisent à Meslay : le quatuor Julliard en 1972, le Beaux-Arts Trio en 75, le quatuor Mellos en 77, le quatuor Tallich en 83 et 97. L’année 1984 est toute dédiée à la musique de chambre de Beethoven et on y entend les quatuors Amadeus, Orlando,  Melos, Borodine, Via Nova et Brandis ! Suivront le Fine Arts quartet et à nouveau le quatuor Orlando en 87, l’Emerson String quartet en 88… Dans la décennie suivante, on pourra entendre le Trio Wanderer, les quatuors Lindsay, Cherubini, Danel. Puis au début des années 2000 le Trio Dali, les quatuors Isaÿe, Petersen, Artémis, Belcea, Modigliani, Prazak, et beaucoup d’autres.
En 2012, le quatuor Jérusalem « qui triomphe sur toutes les scènes du monde, est pour la première fois à la grange » souligne la Nouvelle République. En 2013, l’ensemble Le Balcon qui se métamorphose au gré des projets,  donne à Meslay « Vortex Temporum », une œuvre contemporaine de Gérard Grisey.
Aujourd’hui, de jeunes musiciens talentueux :Trio Chausson, Trio Van Berle et son formidable pianiste Hannes Minnaar, Quatuor Hermès,quatuor Girard, quatuor Arod nous enchantent.

Tous fidèles à la Grange et pour certains des amis chers comme les musiciens du Trio Wanderer que nous entendrons le 8 juin 2024 à 18h à Meslay, présents dès 1995 pour jouer Chopin puis en 1999 autour de Mendelssohn. Le mythique trio qui a joué sur toutes les scènes du monde partage aussi son talent lors des soirées des fêtes musicales à Tours. Ainsi, en novembre 2018, il propose une carte blanche de musique romantique.

Autres compagnons de musique, si précieux, les « Modigliani » qui aiment autant jouer en quatuor qu’élargir la scène à d’autres artistes : en 2013, avec le violoniste Renaud Capuçon, le pianiste Nicholas Angelich, le violoncelliste Edgar Moreau, pour un inoubliable Trio avec piano « l’Archiduc » de Beethoven. En 2015, le Quatuor ouvre le festival avec le pianiste Adam Laloum. Heureux de revenir à Meslay, « un lieu magique » disent en cœur les 4 musiciens qui sont de nouveau présents en 2018 pour jouer avec la pianiste Yulianna Avdeeva , en 2020, malgré la pandémie et en 2023 ! Sans oublier, novembre 2021, quand ils ont fait l’honneur aux Fêtes Musicales de jouer à Tours l’intégrale des quatuors de Schubert qu’ils venaient d’enregistrer. 
Et il faut évoquer aussi la présence chaleureuse du violoncelliste Raphaël Pidoux et de l’octuor de violoncelles Cello8, présent en concert comme en master classe, nous y reviendrons.


Oui, la musique pour petits ensembles tient une place de choix à Meslay où les générations de spectateurs ont pu apprécier toutes les combinaisons. De 1985 quand le violoniste Oleg Kagan joue Chostakovitch avec l’altiste Youri Bashmet, la violoncelliste Natalia Gutman et bien-sûr Sviatoslav Richter, à 2022 quand un quintette se forme autour du violon de Renaud Capuçon , composé d'une myriade d’étoiles montantes : les violonistes Manon Galy et Raphaëlle Moreau, l’altiste Paul Zientara, le violoncelliste Maxime Quennesson, le pianiste Guillaume Bellom, en passant par 2004 et le pianiste Boris Berezovsky, le violoniste Dmitri Makthin, le violoncelliste Alexander Kniazev,  interprétant le trio élégiaque de Rachmaninov ! Autant de moments de bonheur, nichés dans la mémoire de chacun après une belle soirée à Meslay. 

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Boris Berezovsky-piano, Dmitri Makhtin-violon_Alexander Kniazev-violoncelle, Meslay 2004, (Photo Gerard Proust)

Épisode 12 : Meslay à l'heure russe !

« C’est à chaque fois une émotion incroyable que de jouer dans ce lieu, choisi par Richter. Pour moi, pianiste russe, mais pour tous les musiciens, je pense, la grange de Meslay est un endroit à part. » confessait Nikolaï Lugansky à la Nouvelle République, le 10 juin 2014.
Fondé par un artiste qui avait su « briser la glace de la guerre froide » pour créer un festival dans ce coin de Touraine, Meslay a, dès le début, fait une grande place aux interprètes russes…mais pas forcément aux pianistes, la place étant occupée par Richter lui-même. La première édition, en 1964 fait un triomphe au maestro et à l'Orchestre de chambre de Moscou dirigé par Rudolf Barchaï. L’année suivante, en 65, l’Express évoque « le Quatuor Borodine, formation soviétique encore inconnue en France » venue jouer Chostakovitch. Le quatuor reviendra en 1974, en 1994 pour le dernier concert de Richter à Meslay et en 2014 pour les 50 ans du Festival.
A Meslay, Richter invite ses amis. Ainsi en 1967, l’immense violoniste David Oïstrakh joue avec lui des sonates de Schubert, Brahms, Franck et crée selon Le Monde une « conjonction d'astres jamais observée encore en U.R.S.S. ni sous aucun autre ciel, qui a rempli nos Tourangeaux d'une légitime fierté - et la grange d'une quantité inégalée de chaises supplémentaires ! » D’autres virtuoses font vibrer le public de la Grange :  les violonistes Oleg Kagan, Boris Belkin ou plus tard Vadim Repin, la violoncelliste Natalia Gutman, partenaire de Richter et souvent à l’affiche de Meslay dans les années 80.  Elle y jouera à nouveau en 1997, avec une grande émotion, en hommage à son ami, décédé cette année-là.

En 1976, le festival accueille Stanislav Neuhaus qui inaugure la longue liste des pianistes russes (alors soviétiques) jouant à Meslay. Il est le fils d’Heinrich Neuhaus qui enseigna le piano à Richter. Cette édition révèle également un jeune pianiste de 21 ans, Andreï Gawrilov. Suivront en 1983, Dimitri Bashkirov et Pavel Gililov (né en Ukraine), Vassili Lobanov en 1985 et Nikita Magalov qui jouent dans l’édition consacrée à Brahms en 1987, Shura Cherkassky « le dernier maillon qui nous relie à la grande tradition romantique » selon Le Monde, en 1990.
René Martin devenu directeur artistique du festival s’attache à prolonger l’histoire écrite par Richter et ne cessera de faire une grande place à l’élite des interprètes vivant en Russie ou ailleurs.
En 1997, les 34e Fêtes musicales sont consacrées à la musique russe ! Au côté de Lisa Leonskaïa, amie du maestro, Meslay découvre de futurs très grands : Nikolaï Lugansky, 25 ans ou Alexander Melnikov, 24 ans,  qui dira que « ses rencontres avec Sviatoslav Richter » qui l’invita régulièrement « comptent parmi les expériences les plus marquantes de sa vie musicale. » 
Les années 2000 sont aussi le « règne » à Meslay, pour une quinzaine d’années du génial pianiste Boris Berezovsky, considéré comme le fils spirituel de Richter, et dont la prise de position,
favorable à l’intervention militaire en Ukraine en 2022, a indigné et l’a écarté des scènes occidentales.
En 2003, le très grand pianiste Grigory Sokolov marquera les esprits en bissant l’intégralité de son concert donné au Palais des congrès Vinci ! En 2010, c’est encore l’heure russe avec Evgeni Koroliov, Boris Berezovsky et Nikolaï Lugansky. En 2012, on entend les pianistes Andreï
Korobreinikov Alexei Volodin, Yulianna Avdeeva, le violoniste Vadim Repin. Forte présence russe en 2014 pour les 50 ans ou en 2017. En 2020 on entend la délicate Varvara et l’an dernier Andrei Korobreinikov (avec Vadim Repin), Alexander Malofeev, Nikolaï Lugansky… Et bien-sûr, deux géants russes se produisent régulièrement à Meslay :  Mikhaïl Pletnev  Pletnev, c’est l’invention, l’inspiration » dit René Martin) et Arcadi Volodos (« à mon avis, le plus grand pianiste vivant », toujours René Martin).
Cette année du 60e anniversaire, le festival accueillera les pianistes Dmitry Masleev et Andrei KorobreinikovL’âme russe de Richter est toujours à Meslay !

Nikolaï Lugansky_Meslay 1997_Gerard Proust
Nikolaï Lugansky, concert à la Grange de Meslay en 1997 (Gerard Proust)

Épisode 11 : l'âme de Richter toujours à Meslay

" Les Fêtes Musicales en Touraine ont été, pendant bien des années une des joies de mon existence ". Pendant 30 ans, Sviatoslav Richter sera resté fidèle à "sa" Grange, éblouissant un public fasciné par la puissance de ses interprétations, sa mémoire phénoménale (plus de 836 œuvres), sa fidélité au texte musical. Il aura réuni autour de lui les plus grands artistes de son époque et permis à de nouveaux talents d’éclore.
On vient de loin ou du village d’à côté pour l’écouter. " …Avec Richter, le fil d'une musique extra-lucide unissant l'interprète et le public dans une même connivence avec le mystère n'était jamais interrompu. Un récital Scriabine, un récital Schubert : musiques de " grands initiés ", dont le grand pianiste soviétique explorait les plus lointaines retraites.", écrit Le Monde en 1972. "Retrouver Richter en Touraine, même un Richter un peu plus sombre et tendu qu'à l'habitude, retrouver cette sonorité magique, ce phrasé de chair et de sang, cette pathétique lucidité du mystère musical, c'est redécouvrir le piano et son répertoire au point de s'en faire une religion. Les initiés de Meslay savent de quoi je parle." ajoute Le Nouvel Observateur en 1974.
Le maître peut être décevant, capricieux voire carrément absent sans prévenir, il revient toujours à Meslay et le public, toujours, l’attend avec ferveur.
" Richter est là, brûlant de la même flamme que jadis. Il salue gravement avec son air de bon élève, la salle s'éteint ; seule une veilleuse éclaire faiblement la partition dont il n'a guère besoin, mais qui le rassure… Il joue les Variations sur un thème original op. 21 no 1 de Brahms comme s'il s'éveillait d'un long sommeil " note encore Le Monde en 1988.
Au fil du temps, son jeu se dépouille, " L’interprète ne doit pas dominer la musique, mais devrait se dissoudre en elle"  écrit le maitre.
Malade du cœur, il donne son dernier concert à Meslay le 18 juin 1994. Il joue Schumann avec ses amis du Quatuor Borodine. Il s’éteint trois ans plus tard à Moscou.
En son honneur, le pianiste Radu Lupu donne un concert au Grand Théâtre de Tours le 16 novembre 1997, jour anniversaire du premier concert du maitre en Touraine.


 

Sviatoslav Richter_1992_ Gérard Proust
Sviatoslav Richter en 1992, photo Gérard Proust

Episode 10 : Les grands orchestres à Meslay

Réputé pour ses concerts de piano et de musique de chambre, le Festival de la Grange de Meslay, selon le vœu de Richter a accueilli les plus grands orchestres de la fin du XXe siècle. Lorin Maazel, Georg Solti, Neville Marinner ont dirigé sous la charpente.
L’édition de 1983, consacrée à la musique française fait entendre l’orchestre de Paris dirigé par Daniel Barenboïm, les Arts Florissants de William Christie, les percussions de Strasbourg, programme complété par les concerts de Richter, Aldo Ciccollini, les quatuors Talich et Borodine et même du jazz, avec le trio Martial Solal !
L’ensemble inter contemporain de Pierre Boulez occupe l’espace en 1985 pour jouer, Hindemith, Ligeti, Berio, Britten, Schoenberg…et Boulez.
En 1986, le répertoire de la musique de cour amène à la Grange l'Academy of Saint-Martin-in-the-Fields et à nouveau les Arts florissants. Pour les 25 ans du festival l’Orchestre National du Capitole de Toulouse joue Beethoven avec Richter, et l’Ensemble des Solistes de la Philharmonie d’Etat de Moscou accompagne l’altiste Youri Bashmet…En 1990, le pianiste Nelson Freire joue le 1er Concerto de Liszt, avec l'Orchestre philharmonique de Budapest …Meslay voit grand et éblouit.
Après la mort de Richter en 97, le festival réduira la voilure pour tenir ses finances mais de beaux ensembles continueront à s’y produire comme le Sinfonia Varsovia en 2001, l’English chamber Orchestra en 2010 ou plus près de nous, en 2023, l’Orchestre Consuelo, dirigé par Victor Julien-Lafferière.

l'orchestre de Paris dir Daniel Barenboim et Richter_Meslay 1983_ Gérard Proust
1983, Richter joue avec l'orchestre de Paris dir Daniel Barenboim(Gérard Proust)

Épisode 9 : Années 70, divas et pianistes

Si les plus grands chanteurs lyriques se produisent aux Fêtes Musicales, Dietrich Fischer-Dieskau et Peter Schreier en 77 ou Jean-Philippe Lafont en 79, la décennie est marquée par les merveilleuses voix féminines qui se succèdent sous la charpente : la mezzo-soprano Elisabeth Schwartzkop ouvre le bal en 1970 pour un récital de lieder de Mozart à Malher. Lui succèderont les sopranos Victoria de Los Angeles en 71, Mady Mesplé en 72, Jessye Norman et Jennifer Smith en 73, Tereza Berganza en 74… Krista Ludwig et Barbara Hendrickx se produiront en 81… au grand Théâtre de Tours. Une décennie enchantée ou plutôt en-chanté !
Sviatoslav Richter accompagne ces grandes voix et donne d’inoubliables concerts en soliste, il joue notamment deux fois en 1973 à Rochecorbon, 24 Préludes et Fugues de Bach.
Dans le sillage de l’hôte de Meslay, brillent les plus grands pianistes du monde. Ainsi pour la seule année 1976 : Radu Lupu, Christoph Eschenbach , Byron Janis, Alfred Brendel, Andreï Gawrilov, Stanislav Neuhaus et Claudio Arrau.  La décennie 70 aura accueilli deux fois Pierre Boulez, deux fois Arturo Benedetti-Michelangeli et deux fois Claudio Arrau. En 1973 et 1978, les spectateurs pourront même applaudir deux Richter !  Sviatoslav, le pianiste et Karl, à la tête de l’orchestre Bach de Munich.

Christa Ludwig_1981_ Meslay_ Gérard Proust
La mezzo-soprano Christa Ludwig et le pianiste Geoffrey Parsons en 1981(photo Gérard Proust)

Episode 8 : A Meslay, la nature nous parle

Et quelquefois, elle se fait bien entendre ! En plein concert, oies, canards et poules cacardent ou caquètent à tout va et le bruit du vent, de la pluie, a souvent accompagné mélodies et chants. La chouette vole en silence au-dessus-des têtes. Une chauve-souris passe. " Le coq a chanté trois fois, dans les trois morceaux du nocturne op 27 de Chopin ! " raconte le pianiste Luis Fernando Perez en 2010. On est à la campagne !

Quelquefois, les éléments se déchainent. L’été 1980, il faut arroser la toiture de la Grange pour permettre au grand Claudio Arrau d’interpréter Beethoven ou Liszt. Et il y a 2 ans, par 40° à l’ombre, l’excellent pianiste Alexandre Tharaud n’aurait pu servir Scarlatti, Schubert ou Debussy sans l’aide de son tourneur de page, devenu manieur d’éventail !

Mais la soirée la plus dantesque fut sans nul doute celle du 2 juillet 1982. La violence de l’orage qui avait fait disjoncter la lumière n’arrêta pas la grande soprano Jessye Norman. On installa des bougies à ses pieds. " La lueur des petites flammes et les éclairs de l’orage illuminaient la vieille charpente et les visages... " se souvient Gérard Proust, le photographe de Meslay." Ce fut un concert fantastique où la musique rivalisait avec la nature…Puis ce fut un tonnerre d’applaudissements … et nous sortîmes dans la cour détrempée de la Grange. Cela sentait la pluie, la fraicheur, c’était comme une libération." raconta plus tard l’hôte de Meslay, Sviatoslav Richter, dans ses carnets.

 

 

Jessye Norman_Soir d'orage_Meslay 1982_ Gérard Proust
Jessye Norman à la fin de son concert éclairé par des bougies au sol après la coupure de courant dû à l'orage en 1982 (Photo Gérard Proust)

Épisode 7: Boulez à Meslay

Figure majeure de la musique du XXe siècle, le compositeur et chef d’orchestre Pierre Boulez est venu deux fois au Festival de Meslay à l’invitation de son ami Sviatoslav Richter. En juillet 1971, il dirige deux fois le London Sinfonietta qui interprète entre autres « Le Pierrot lunaire » de Schoenberg. « C’est la première fois que j’entends ce fameux « Pierrot lunaire ». Saisissant d’étrangeté et de bizarrerie » dira Richter. Louis Dandrel dans Le Monde du 7 juillet 1971 écrit que « pour sa première rencontre avec la musique contemporaine, le public de Meslay ne pouvait mieux souhaiter qu'un initiateur tel que Boulez. ». Le même article souligne que « La rencontre [de Boulez] avec Sviatoslav Richter dans le Concerto pour piano K 491 de Mozart a été l'un des grands moments du festival ».
Quant à l’édition de 1985, baptisée « Musique du XXe siècle à la Grange de Meslay », elle est pratiquement dédiée à Boulez puisqu’il y dirige quatre concerts avec l’Ensemble Inter Contemporain, l’ensemble Orchestral de Paris et les élèves  des conservatoires nationaux de Lyon et de Paris.

Boulez et Richter Meslay
Sviatoslav Richter et Pierre Boulez, conversations près de la tondeuse à gazon à Meslay (Photo Gérard Proust)

Épisode 6 : Elisabeth Schwartzkopf, la reine du lied à Meslay

La grande Mezzo-soprano d’origine allemande est venue deux fois aux Fêtes musicales. En 1970, elle donne à Meslay un récital de lieder, en présence de  "très nombreux spectateurs, parmi lesquels on reconnaissait M. Valéry Giscard d'Estaing…Afin de ne pas les décevoir, la cantatrice usa sans compter de sa voix et compensa par un phrasé plus bondissant que jamais … quelques infimes défaillances dans l’aigu." écrit Anne Rey dans Le Monde du 4 aout 1970. La diva fait un triomphe.
En 1981, la " reine du lied" qui ne chante plus depuis la mort de son mari, revient Salle Ockeghem à Tours pour donner un cours d’interprétation, 6 heures par jour, tenant " sous le charme, une semaine durant, ses étudiants et le public … sans une marque de fatigue ni un geste d'humeur, prodiguant sa science et son génie, rieuse et inflexible…" écrit Jacques Lonchampt dans Le Monde.
Ces " heures grisantes " se prolongeront à Meslay, en 81, avec les concerts d’autres voix sublimes : celles de Christa Ludwig et de Barbara Hendricks qui chantera Schubert mais aussi des Negro Spirituals

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Elisabeth Schwartzkopf _soprano accompagnée par Brian Lamport au piano_Meslay 1970
Elisabeth Schwartzkopf _soprano accompagnée par Brian Lamport au piano, Meslay, le 4 juillet 1970 (Photo Gérard Proust)

Épisode 5 : l'acoustique de la Grange

" A Meslay, il y a une atmosphère absolument magique, une qualité de silence – qui est peut-être due d’ailleurs à l’acoustique – et une proximité avec l’artiste qui font que tout à coup, il se produit quelque chose d’exceptionnel... " (René Martin interview à Bachtrack 15 juin 2022).
Dès 1963 et la préparation du 1er Festival, il fallut penser à améliorer l’acoustique de la Grange de Meslay. Un premier ensemble de trois plaques rigides, une dirigée vers l’avant et deux derrière en forme de V, fut installé au-dessus de la scène. Cela afin de réfléchir le son émis par le piano ou l’orchestre. Ce système est amélioré esthétiquement en 1975 par les équipes de l’IRCAM sous la direction de Pierre Boulez. Mais c’est en 1989 qu’apparait la coque acoustique imaginée par Othon Schneider. En lattes de bois " alignées horizontalement comme de petites étagères… elle permet de rabattre le son. Sans cet abat-son, l’onde sonore aurait tendance à se disperser, s’évaporer, un peu comme cela se passe en plein air " explique Patrick Lefebvre, propriétaire de la Grange de Meslay et passionné d’acoustique.

Pierre Boulez_concert à Meslay en1985 avec 1ere version du plafond accoustique
Pierre Boulez en concert à Meslay en1985. Au dessus des musiciens, la première version du plafond accoustique (Photo Gérard Proust)

Épisode 4 : l'édition 1967, prestigieuse !

Les plus grands artistes internationaux de la scène classique accouraient à la Grange à l’appel de Richter.

Ainsi en 1967, pour la 4e édition, le pianiste accueillait à Meslay deux géants du XXe siècle : le violoniste russe David Oïstrakh et le baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau. " Un plateau que bien des grandes capitales auraient pu nous envier " écrit Michel Renault dans Mémoires d’un Festival (ed Sutton, 2014). Jean-Jacques Normand dans Le Monde salue l’osmose entre " les deux Russes ", Oïstrakh et Richter, dans la sonate de Franck : "un étonnant paysage de fraîcheur et de feu, où l'alternance de la joie et de la douleur rythmait une immense respiration musicale. "
Jacques Lonchampt, toujours pour Le Monde dit de l’interprétation de La belle Maguelone de Brahms par le baryton allemand, accompagné par Richter au piano : " Dietrich Fischer-Dieskau, si sensible à ce qu'un lieu et un public ont d'exceptionnel, a-t-il retrouvé l'accord qu'il y avait entre cette vieille histoire et cette grange qui en est contemporaine, ou simplement s'est-il mis au diapason de cet endroit rustique et de sa belle sonorité franche et mate ? Toujours est-il qu'il adopta d'emblée une expression puissante, corsée, naïve et simple, proche du terroir qui épousait parfaitement l'accent populaire de ses lieder. "
La même édition accueille Olivier Messiaen qui joue son œuvre " Vingt regards sur l'enfant Jésus"  composée en 1944. " Ce qui m'a frappé dans la musique de Messiaen, c'est que, malgré sa difficulté, je la trouve d'un envol, d'une pureté saisissants. En musique, j'ai trois grandes passions : Chopin, que je préfère à tous et dont la littérature pianistique est une merveille, Debussy et Wagner, qui, hélas, comme vous le savez, n'a rien écrit pour le piano. Maintenant, je veux m'attaquer à Messiaen, j'aime beaucoup son sens des couleurs... " confiera Richter (in Richter, écrits conversations avec Bruno Monsaingeon, ed Van de Velde-Actes-Sud-Arte)

David Oïstrakh, violon et Sviatoslav Richter_Meslay 1967 _Photo Gérard Proust
David Oïstrakh, violon et Sviatoslav Richter, piano. Meslay 1967 (Photo Gérard Proust)

Episode 3 : le Premier concert

Remontons l'histoire du festival et revenons au premier concert à Meslay, le 23 jun 1964 !

La création du festival est née d’un coup de foudre spirituel autant que musical. Après avoir donné un concert au Grand théâtre de Tours, le 17 novembre 1963, « c’est par une journée d’hiver haïssable, pluie et brouillard, pluie dans la boue, mains glacés… » que Sviatoslav Richter découvre la Grange… « et l’adore », selon Pierrette Boille, épouse de l’architecte Pierre Boille. Ces relations du grand pianiste russe et quelques autres forment bientôt « Les Amis de la Musique » appellation changée en 1964 en « Festival de Tours » qui lancera les premières Fêtes Musicales en Touraine, le 23 juin 1964, sous le haut patronage de son excellence « Monsieur Vinogradov, ambassadeur de l’Union des républiques socialistes soviétiques en France » …
C’est avec la Sonate pour piano no 2 en ré mineur de Prokofiev que Richter ouvre le 23 juin 1964 ce premier festival à la Grange de Meslay qui donne aussi à entendre le violoncelliste Pierre Fournier, la soprano Rita Streich , le pianiste Christian Ivaldi et l’orchestre de Moscou sous la direction de Rudolf Barchaï.
Le Festival est lancé « une nouvelle étoile brille dans le ciel du jardin de la France : celle de la musique. » écrit Jacques Lonchampt dans Le Monde.

 

Richter devant Meslay  _1965
Sviatoslav Richter devant la Grange de Meslay -photo Gérard Proust

Épisode 2 : Richter et la Grange

C'est là que je veux jouer !

En 1963, après un concert donné au Grand Théâtre de Tours, le pianiste russe Sviatoslav Richter, autorisé depuis quelques années à donner des concerts hors de l'Union soviétique, visite avec son ami l’architecte Pierre Boille, une grange du XIIe siècle qui pourrait devenir le cadre du festival que le maître aimerait créer en France. « Quand je m’y suis rendu, elle était pleine de foin de l’année et la volaille y courait partout, mais je m’en épris sur le champ !» racontera-t-il plus tard.
Le festival était né. Le maître, déjà considéré comme un « monstre sacré» du piano, y sera fidèle jusqu’à sa mort en 1997, terme d’un long voyage pas toujours tranquille comme l’écrit Anne Rey dans Le Monde en 1974 «Richter, malheureusement, a ses humeurs, ses accès de nervosité, ses appréhensions incontrôlables. Il vient d'annuler sans crier gare plusieurs engagements à l'étranger. Mais pour Meslay il est sorti de sa retraite : il y est apparu " in extremis " pour la seconde partie du Festival. Et il n'a pas donné de récital, comme s'il avait besoin de compagnie. »
Pourquoi Richter, « brisant la glace de la guerre froide » comme l’écrit encore Le Monde,  est-il tombé amoureux de la Grange de Meslay ? « Je le comprends tout à fait. C’est un lieu qui n’a pas d’âge, une abbaye du XIIe siècle qui allie la paysannerie, l’aristocratie, la simplicité du monde rural, la dimension mystique des grands bâtisseurs… C’est un lieu d’une noblesse inimaginable. Richter était très sensible à cela. » souligne René Martin, le directeur artistique de Meslay et ami de Richter, en 2022, sur le site Bachtrack.

Richter était aussi peintre. C’est aussi «son œil de peintre qui lui fait aimer par-dessus tout, comme ce fut aussi le cas pour Turner, les multiples et poétiques lumières de cette Loire des châteaux, fleuve royal aux couleurs infinies» comme l'écrit Michel Daudin.

Entre 1963, date de son premier récital au Grand Théâtre de Tours et sa mort en 1997, Richter aura offert à la Touraine 78 concerts, dont la plupart dans «sa Grange de Meslay ».

Richter et la botte de foin_Gerard Proust_1964
Richter et la botte de foin de Meslay (Photo Gérard Proust, 1964)

Épisode 1 : un monument médiéval unique !

Dans la plénitude de la campagne, près de Tours, au large de la D910, derrière un porche imposant surmonté d'une tour carrée, se dévoile une magnifique grange d’époque médiévale. ,Elle est le seul élément conservé d’un vaste domaine agricole autrefois géré par les moines de l’abbaye voisine de Marmoutier. L’édifice de 60 m sur 25, divisé en 13 travées, frappe par l’ampleur de son volume et surtout par sa monumentale charpente en cœur de chêne. Un ensemble unique !
Sa construction, sur la commune actuelle de Parçay-Meslay, complétant le prieuré fondé dès le XIe siècle, fut menée vers 1220 par les moines de l’abbaye, sous la direction de l'abbé Hugues des Roches.
Pillée et détruite par le feu en 1422, la Grange fut reconstruite dix ans plus tard. Vendue sous la Révolution à la famille Derouët , ancêtre des actuels propriétaires, l’ensemble que nous admirons aujourd’hui a traversé les guerres. Jusqu’à devenir, à partir de 1964, par la grâce du pianiste russe Sviatoslav Richter et l’ardeur de la Société Tourangelle des Amis de la Musique, un écrin pour les meilleurs artistes classiques internationaux. Ce qui fit écrire au journaliste du Monde, Jacques Lonchampt, le 1er juillet 1964: «Les premières Fêtes musicales de Touraine viennent de s'achever avec un plein succès ; une nouvelle étoile brille dans le ciel du jardin de la France : celle de la musique.»


 

La Grange de Meslay