Histoire d'un Festival

Épisode 6 : Elisabeth Schwartzkopf, la reine du lied à Meslay

La grande Mezzo-soprano d’origine allemande est venue deux fois aux Fêtes musicales. En 1970, elle donne à Meslay un récital de lieder, en présence de  "très nombreux spectateurs, parmi lesquels on reconnaissait M. Valéry Giscard d'Estaing…Afin de ne pas les décevoir, la cantatrice usa sans compter de sa voix et compensa par un phrasé plus bondissant que jamais … quelques infimes défaillances dans l’aigu." écrit Anne Rey dans Le Monde du 4 aout 1970. La diva fait un triomphe.
En 1981, la " reine du lied" qui ne chante plus depuis la mort de son mari, revient Salle Ockeghem à Tours pour donner un cours d’interprétation, 6 heures par jour, tenant " sous le charme, une semaine durant, ses étudiants et le public … sans une marque de fatigue ni un geste d'humeur, prodiguant sa science et son génie, rieuse et inflexible…" écrit Jacques Lonchampt dans Le Monde.
Ces " heures grisantes " se prolongeront à Meslay, en 81, avec les concerts d’autres voix sublimes : celles de Christa Ludwig et de Barbara Hendricks qui chantera Schubert mais aussi des Negro Spirituals

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Elisabeth Schwartzkopf _soprano accompagnée par Brian Lamport au piano_Meslay 1970
Elisabeth Schwartzkopf _soprano accompagnée par Brian Lamport au piano, Meslay, le 4 juillet 1970 (Photo Gérard Proust)

Épisode 5 : l'acoustique de la Grange

" A Meslay, il y a une atmosphère absolument magique, une qualité de silence – qui est peut-être due d’ailleurs à l’acoustique – et une proximité avec l’artiste qui font que tout à coup, il se produit quelque chose d’exceptionnel... " (René Martin interview à Bachtrack 15 juin 2022).
Dès 1963 et la préparation du 1er Festival, il fallut penser à améliorer l’acoustique de la Grange de Meslay. Un premier ensemble de trois plaques rigides, une dirigée vers l’avant et deux derrière en forme de V, fut installé au-dessus de la scène. Cela afin de réfléchir le son émis par le piano ou l’orchestre. Ce système est amélioré esthétiquement en 1975 par les équipes de l’IRCAM sous la direction de Pierre Boulez. Mais c’est en 1989 qu’apparait la coque acoustique imaginée par Othon Schneider. En lattes de bois " alignées horizontalement comme de petites étagères… elle permet de rabattre le son. Sans cet abat-son, l’onde sonore aurait tendance à se disperser, s’évaporer, un peu comme cela se passe en plein air " explique Patrick Lefebvre, propriétaire de la Grange de Meslay et passionné d’acoustique.

Pierre Boulez_concert à Meslay en1985 avec 1ere version du plafond accoustique
Pierre Boulez en concert à Meslay en1985. Au dessus des musiciens, la première version du plafond accoustique (Photo Gérard Proust)

Épisode 4 : l'édition 1967, prestigieuse !

Les plus grands artistes internationaux de la scène classique accouraient à la Grange à l’appel de Richter.

Ainsi en 1967, pour la 4e édition, le pianiste accueillait à Meslay deux géants du XXe siècle : le violoniste russe David Oïstrakh et le baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau. " Un plateau que bien des grandes capitales auraient pu nous envier " écrit Michel Renault dans Mémoires d’un Festival (ed Sutton, 2014). Jean-Jacques Normand dans Le Monde salue l’osmose entre " les deux Russes ", Oïstrakh et Richter, dans la sonate de Franck : "un étonnant paysage de fraîcheur et de feu, où l'alternance de la joie et de la douleur rythmait une immense respiration musicale. "
Jacques Lonchampt, toujours pour Le Monde dit de l’interprétation de La belle Maguelone de Brahms par le baryton allemand, accompagné par Richter au piano : " Dietrich Fischer-Dieskau, si sensible à ce qu'un lieu et un public ont d'exceptionnel, a-t-il retrouvé l'accord qu'il y avait entre cette vieille histoire et cette grange qui en est contemporaine, ou simplement s'est-il mis au diapason de cet endroit rustique et de sa belle sonorité franche et mate ? Toujours est-il qu'il adopta d'emblée une expression puissante, corsée, naïve et simple, proche du terroir qui épousait parfaitement l'accent populaire de ses lieder. "
La même édition accueille Olivier Messiaen qui joue son œuvre " Vingt regards sur l'enfant Jésus"  composée en 1944. " Ce qui m'a frappé dans la musique de Messiaen, c'est que, malgré sa difficulté, je la trouve d'un envol, d'une pureté saisissants. En musique, j'ai trois grandes passions : Chopin, que je préfère à tous et dont la littérature pianistique est une merveille, Debussy et Wagner, qui, hélas, comme vous le savez, n'a rien écrit pour le piano. Maintenant, je veux m'attaquer à Messiaen, j'aime beaucoup son sens des couleurs... " confiera Richter (in Richter, écrits conversations avec Bruno Monsaingeon, ed Van de Velde-Actes-Sud-Arte)

David Oïstrakh, violon et Sviatoslav Richter_Meslay 1967 _Photo Gérard Proust
David Oïstrakh, violon et Sviatoslav Richter, piano. Meslay 1967 (Photo Gérard Proust)

Episode 3 : le Premier concert

Remontons l'histoire du festival et revenons au premier concert à Meslay, le 23 jun 1964 !

La création du festival est née d’un coup de foudre spirituel autant que musical. Après avoir donné un concert au Grand théâtre de Tours, le 17 novembre 1963, « c’est par une journée d’hiver haïssable, pluie et brouillard, pluie dans la boue, mains glacés… » que Sviatoslav Richter découvre la Grange… « et l’adore », selon Pierrette Boille, épouse de l’architecte Pierre Boille. Ces relations du grand pianiste russe et quelques autres forment bientôt « Les Amis de la Musique » appellation changée en 1964 en « Festival de Tours » qui lancera les premières Fêtes Musicales en Touraine, le 23 juin 1964, sous le haut patronage de son excellence « Monsieur Vinogradov, ambassadeur de l’Union des républiques socialistes soviétiques en France » …
C’est avec la Sonate pour piano no 2 en ré mineur de Prokofiev que Richter ouvre le 23 juin 1964 ce premier festival à la Grange de Meslay qui donne aussi à entendre le violoncelliste Pierre Fournier, la soprano Rita Streich , le pianiste Christian Ivaldi et l’orchestre de Moscou sous la direction de Rudolf Barchaï.
Le Festival est lancé « une nouvelle étoile brille dans le ciel du jardin de la France : celle de la musique. » écrit Jacques Lonchampt dans Le Monde.

 

Richter devant Meslay  _1965
Sviatoslav Richter devant la Grange de Meslay -photo Gérard Proust

Épisode 2 : Richter et la Grange

C'est là que je veux jouer !

En 1963, après un concert donné au Grand Théâtre de Tours, le pianiste russe Sviatoslav Richter, autorisé depuis quelques années à donner des concerts hors de l'Union soviétique, visite avec son ami l’architecte Pierre Boille, une grange du XIIe siècle qui pourrait devenir le cadre du festival que le maître aimerait créer en France. « Quand je m’y suis rendu, elle était pleine de foin de l’année et la volaille y courait partout, mais je m’en épris sur le champ !» racontera-t-il plus tard.
Le festival était né. Le maître, déjà considéré comme un « monstre sacré» du piano, y sera fidèle jusqu’à sa mort en 1997, terme d’un long voyage pas toujours tranquille comme l’écrit Anne Rey dans Le Monde en 1974 «Richter, malheureusement, a ses humeurs, ses accès de nervosité, ses appréhensions incontrôlables. Il vient d'annuler sans crier gare plusieurs engagements à l'étranger. Mais pour Meslay il est sorti de sa retraite : il y est apparu " in extremis " pour la seconde partie du Festival. Et il n'a pas donné de récital, comme s'il avait besoin de compagnie. »
Pourquoi Richter, « brisant la glace de la guerre froide » comme l’écrit encore Le Monde,  est-il tombé amoureux de la Grange de Meslay ? « Je le comprends tout à fait. C’est un lieu qui n’a pas d’âge, une abbaye du XIIe siècle qui allie la paysannerie, l’aristocratie, la simplicité du monde rural, la dimension mystique des grands bâtisseurs… C’est un lieu d’une noblesse inimaginable. Richter était très sensible à cela. » souligne René Martin, le directeur artistique de Meslay et ami de Richter, en 2022, sur le site Bachtrack.

Richter était aussi peintre. C’est aussi «son œil de peintre qui lui fait aimer par-dessus tout, comme ce fut aussi le cas pour Turner, les multiples et poétiques lumières de cette Loire des châteaux, fleuve royal aux couleurs infinies» comme l'écrit Michel Daudin.

Entre 1963, date de son premier récital au Grand Théâtre de Tours et sa mort en 1997, Richter aura offert à la Touraine 78 concerts, dont la plupart dans «sa Grange de Meslay ».

Richter et la botte de foin_Gerard Proust_1964
Richter et la botte de foin de Meslay (Photo Gérard Proust, 1964)

Épisode 1 : un monument médiéval unique !

Dans la plénitude de la campagne, près de Tours, au large de la D910, derrière un porche imposant surmonté d'une tour carrée, se dévoile une magnifique grange d’époque médiévale. ,Elle est le seul élément conservé d’un vaste domaine agricole autrefois géré par les moines de l’abbaye voisine de Marmoutier. L’édifice de 60 m sur 25, divisé en 13 travées, frappe par l’ampleur de son volume et surtout par sa monumentale charpente en cœur de chêne. Un ensemble unique !
Sa construction, sur la commune actuelle de Parçay-Meslay, complétant le prieuré fondé dès le XIe siècle, fut menée vers 1220 par les moines de l’abbaye, sous la direction de l'abbé Hugues des Roches.
Pillée et détruite par le feu en 1422, la Grange fut reconstruite dix ans plus tard. Vendue sous la Révolution à la famille Derouët , ancêtre des actuels propriétaires, l’ensemble que nous admirons aujourd’hui a traversé les guerres. Jusqu’à devenir, à partir de 1964, par la grâce du pianiste russe Sviatoslav Richter et l’ardeur de la Société Tourangelle des Amis de la Musique, un écrin pour les meilleurs artistes classiques internationaux. Ce qui fit écrire au journaliste du Monde, Jacques Lonchampt, le 1er juillet 1964: «Les premières Fêtes musicales de Touraine viennent de s'achever avec un plein succès ; une nouvelle étoile brille dans le ciel du jardin de la France : celle de la musique.»


 

La Grange de Meslay